Barbari et samovar : première semaine en Iran

Une fois passée la frontière iranienne, nous quittons les neiges de la Turquie pour un paysage plus hospitalier (la magie du changement de versant). Notre route suit le lit d’une petite rivière qui dévale la vallée et la végétation refait son apparition, par petites touffes d’herbe jaunâtres qui couvrent les pentes des montagnes. Les couleurs sont magnifiques : sans qu’on sache trop pour quelle raison, les montagnes sont tantôt jaunes, tantôt rouges, tantôt vertes. Waaah.

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Les belles montagnes !

On traverse quelques petits villages, beaucoup de gens nous disent bonjour, nous demandent d’où on vient, ou nous font signe de nous arrêter pour discuter. Nous continuons notre descente pour arriver à notre première étape en Iran : Khoy (en persan خوى, prononcer /rôï/).

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Pique nique au bord de la route

A peine arrêtés pour téléphoner à notre hôte dans la ville, on assiste à une démonstration de l’hospitalité formidable dont on avait déjà entendu parler. En à peine dix minutes, au moins sept personnes différentes viennent nous demander d’où nous venons, si nous avons besoin d’aide, nous fourrent de la nourriture dans les mains sans qu’on ait l’opportunité de refuser… On finit par être entraînés chez une famille pour boire le thé, en attendant que notre hôte revienne d’une ville voisine. On avait beau s’y attendre, on n’en revient pas !

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Merci pour l’accueil !

On nous fait donc asseoir sur des tapis. Nous n’avons pas faim, mais la propriétaire de la maison étale devant nous une imposante collation : du pain iranien, tout plat et délicieux (ici, on l’appelle barbari, ce qui s’écrit بربرى), du fromage (panir), du beurre et du miel (asal). On apprend comment boire le thé à l’iranienne : s’il est trop chaud, il faut commencer par le verser dans une petite soucoupe pour le faire refroidir, puis boire à même la soucoupe. On peut aussi mettre un cube de sucre dans sa bouche avant de siroter le thé pour que les deux se mélangent, c’est bon !

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Collation typique : thé, miel, fromage et barbari

Quand arrive Morteza, notre hôte, toutes les femmes de la maison enroulent autour d’elle un tchador, sorte de grand foulard destiné à cacher les formes. Car oui, en Iran, les rapports hommes-femmes sont très codifiés. Tant qu’on est en public, ou avec des étrangers, il faut suivre uelques règles.

Pour les hommes, c’est facile : il faut porter un pantalon, et les t-shirts sont tolérés (quoiqu’il est de bon ton de se couvrir les bras dans les lieux administratifs ou religieux). Pour les femmes, c’est plus compliqué. D’abord, les cheveux doivent être couverts : en pratique, ça se traduira souvent par le port du hijab, simple foulard ou écharpe que l’on se passe autour de la tête. Les jambes doivent être cachées, et il faut porter une veste longue qui couvre les formes des fesses, le manto.

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Salomé, Arezou et Negui dans les rues de Tabriz

Toutes ces exigences peuvent être satisfaites de plusieurs façons. Ainsi dans les rues, on peut croiser des femmes en tchador noir, ample et sobre, qui ne laisse apparaître que le visage ; également des tchador plus colorés tenus plus lâchement. Le plus souvent, c’est le hijab qui est porté : il peut être accompagné d’un sous-voile qui couvre intégralement les cheveux ou bien, comme c’est le cas pour nombre de jeunes filles, porté très loin en arrière pour faire apparaître tout l’avant du crâne.

S’ajoutent à tout cela quelques règles de comportement. En public, il ne faut pas qu’un homme touche une femme, ou une femme un homme, à moins qu’il ne soient mariés ou de la même famille. De manière similaire, il faut éviter d’asseoir une femme et un homme près l’un de l’autre. Ça apporte une petite dose de complications lorsqu’il faut s’installer autour d’un repas, mais on s’y fait !

Bien sûr, toutes ces règles sont valables dans le domaine public ! Dans la sphère privée, tout dépend des gens avec qui nous sommes : certaines gardent le hijab chez elles, d’autres le retirent ; certaines femmes me serrent la main, d’autre ne le font pas. Nous, on fixe notre comportement sur celui de nos hôtes ! Et peu importe chez qui nous sommes restés, tous ont insisté pour que Salomé retire son voile car, nous dit une de nos hôtes « ce n’est pas sa foi. Moi je choisis de le porter, et je refuse de l’imposer à quelqu’un d’autre ». En tant que touristes, il ne faut pas se faire trop de soucis, nos écarts de conduite seront facilement pardonnés.

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Pour rentrer dans certaines mosquées, Salomé doit porter le tchador !

Voilà pour la parenthèse. Pour le moment, nous sommes à Khoy dans la famille de Morteza, professeur d’université à la retraite : sous le même toit vivent sa femme, sa fille, son mari et leur fille Fatima, petite terreur de 3 ans. Après un deuxième thé, on nous sert un repas classique en Iran : un grand plat de riz, des kebabs et des pickles, légumes laissés à tremper longtemps dans du vinaigre (ici, tout le monde fait les siens à la maison).

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Plein de pain !

On décide de rester à Khoy une journée pour visiter et faire quelques formalités. Première mission : obtenir des Rials, la devise iranienne. A cause des sanctions subies par l’Iran, les cartes de crédits étrangères ne fonctionnent pas dans le pays. On se promène donc avec assez de liquide pour plusieurs semaines. Une fois convertis en Rials, nous voilà millionnaires ! Un euro valant 38 000 Rials, les prix affichés ont souvent beaucoup de zéros.

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Dans le bazaar de Khoy

Morteza nous emmène visiter le bazar de Khoy (très grand, mais curieusement beaucoup plus sobre et silencieux que les bazaar d’Istanbul) et la tombe de Shams-e-Tabrizi, un mystique ayant vécu au treizième siècle. On passe une après-midi magique près d’une source chaude dans les montagnes, à pique-niquer avec toute la famille. Le calcium et le phosphore contenus dans l’eau donnent à la roche des couleurs incroyables.

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Waaaah…

Prochaine étape, Marand ! La route n’est pas bien passionnante, mais elle nous amène vers une légende du cyclotourisme : Akbar. Depuis 2011, celui-ci a accueilli plus de 700 voyageurs ! Il les repère à l’avance grâce à un réseau de chauffeurs de poids lourds qui lui signalent les cyclistes croisés sur la route. Nous l’avions déjà contacté, mais il parvient quand même à nous surprendre en surgissant de nulle part sur son VTT alors que nous venons à peine d’entrer dans la ville. Nous serons donc les numéros 707 et 708 inscrits sur son petit carnet !

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Le légendaire Akbar, devant son magasin !

En Iran encore plus qu’en Turquie, on aime boire du thé. D’ailleurs, ici aussi ça se dit « tchaï » (mais ça s’écrit چاى). Le thé, noir, est cultivé en Iran. Pour en préparer de grandes quantités, on utilise une grosse bébête qu’on appelle samovar. A Marand, on passe la fin d’après-midi à boire tasse sur tasse assis dans une petite boutique, en voyant défiler les amis d’Akbar. Avec nous il y a Karmen (numéro 709), une cycliste allemande qui va vers le Pakistan.

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Pour préparer des litres de thé, le samovar

On finit par se faire inviter tous ensemble à dîner ! On partage un repas gargantuesque avec toute la famille, qui nous démontre à nouveau l’accueil chaleureux des iraniens. Fait intéressant : en Iran, les maisons ont toutes de gros et luxueux canapés mais rarement un lit, même pour les maîtres de maison. Pour dormir, on dispose des matelas sur les tapis qui recouvrent le sol de la chambre, et on les replie au lever du soleil. En plus d’être super confortable (le dernier shah d’Iran lui-même préférait dormir ainsi), c’est vraiment pratique pour accueillir des invités !

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Dîner avec toute la famille (et Karmen, cyclotouriste allemande). Merci !

Le lendemain, malgré nos protestations, on nous remplit nos sacoches à ras-bord de fruits séchés, de noix et des restes de la veille. Après des au revoir un peu émus, on est partis pour Tabriz ! Akbar nous guide à vélo jusqu’à la sortie de la ville ; avec Karmen, notre petite équipée de cyclistes ne passe pas inaperçue !

La route vers Tabriz nous laisse apercevoir les montagnes enneigées au loin. On partage un thé sur le côté de la route avec des travailleurs qui nous interpellent, et on se fait un super pique-nique à base de riz et de kebabs.

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Pause thé sur le bord de la route avec mes nouveaux copains

L’entrée dans Tabriz est un peu laborieuse ; heureusement, une passante voyant notre air perdu nous guide avec sa voiture jusqu’au centre-ville, bloquant pour nous la moitié du trafic. Pour les prochains jours, nous sommes accueillis par Meysam et sa famille. Celui-ci, étudiant, nous parle des obstacles que subissent les iraniens pour partir à l’étranger. En plus des difficultés à obtenir un visa, du prix de celui-ci (100 € pour le visa Schengen) et de la dévalorisation de la monnaie iranienne qui rend la vie extrêmement chère dans les autres pays, il faut compter sur les 18 mois de service militaire qu’il faut obligatoirement avoir faits pour obtenir un passeport (il est possible d’y couper, mais il faut payer très cher). Quelle injustice !

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Meysam et sa famille, avec Akbar et Arezou. Merci !

Pour notre premier jour passé à Tabriz, on redécouvre avec surprise la séparation des sexes dans les bus publics : les hommes à l’avant, les femmes à l’arrière. On apprend à communiquer par signes d’un bout à l’autre du bus pour se dire « on descend ici ! ».

Premier arrêt : le bazaar ! Salomé a rencontré dans le bus une dame qui y fait ses courses, et qui nous invite à la suivre. Tabriz est située à un carrefour sur l’ancienne route de la soie, le bazaar est donc immense : des dédales de galeries, de grands caravansérails et d’énormes halles. Contrairement à celui d’Istanbul qui est surtout destiné aux touristes, la bazaar de Tabriz est véritablement l’endroit où l’on vient faire ses courses.

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Vendeur de noix et fruits secs dans le bazaar de Tabriz

Ce jour-ci, nous visitons aussi un sanctuaire chiite. Un peu hésitants à l’extérieur, on nous dit qu’on peut entrer sans problème. Salomé doit porter un tchador (disponible à l’entrée), et il nous faut nous séparer, une partie du sanctuaire étant réservée au hommes et l’autre aux femmes. A l’intérieur, je suis accueilli par un étudiant très souriant qui m’emmène à travers la salle de prière pour voir le lieu ou repose l’un des lointains descendants de Mahomet. Avant de sortir, nous sommes tous les deux invités à boire un thé (naturellement) et à écrire un mot dans son livre d’or.

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Salomé et Ali, notre guide dans le sanctuaire

Ce soir-là, des amis de la famille sont présents pour dîner. On rencontre Arezou et Akbar, un couple de cyclistes. Hasard incroyable, Arezou s’avère avoir remporté le prix 2015 de la Francophonie pour une de ses nouvelles !

C’est d’ailleurs elle qui nous emmènera visiter le lendemain, avec son amie Negui. Ensemble, nous allons visiter plusieurs musées, la Mosquée Bleue (belle mais en grand besoin de restauration) et une mosquée plus petite mais toujours en activité près du bazaar. A midi, on mange des fèves à pleines mains avec du dough, la boisson nationale dont on raffole (du yaourt fermenté, parfois mélangé avec de la menthe).

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La salle de prière des hommes, dans une mosquée de Tabriz

Faute de temps, nous avons décidé de prendre un bus de nuit vers Rasht, dans le Nord. Ce soir, après avoir fait un petit tour dans le grand parc d’El Goli où les familles viennent pique-niquer, on file à travers la ville pour atteindre le terminal de bus. On travaille une fois de plus notre capacité à compacter nos vélos pour les caler dans la soute du bus (on devient bons) puis à marchander un prix avec le chauffeur pour le « dérangement » (encore du progrès à faire de notre côté). Le bus démarre, et nous sommes partis pour 8h de trajet vers la province du Guilan, au bord de la mer Caspienne !

Les photos sont ici, et la suite arrive bientôt 🙂

6 commentaires

  1. Ca a l’air tellement beau…..on fait table rase de tous les préjugés.

  2. Et on a hâte de découvrir la suite!…
    Toujours le plaisir de vous lire et de vous suivre, et des pensées au jour le jour, vers vous, et les nouveaux horizons qui vous attendent…
    Gros baisers.
    Nathalie

  3. Ok, rendez-vous demain au Starbucks à l’aéroport de Bombay… Ce n’est pas un peu incongru ce lieu après tous ces litres de thé….

  4. vous m’épatez – partout ou vous passez vous avez un accueil formidable – bravo pour vos commentaires on les vit-

    gros bisous à vous deux

    Yvonne et jo

  5. Vous voilà à Jaipur!… En bonne compagnie… Il va falloir que je comble le déficit de commentaires sur ces pages!
    Un joyeux Noël à tous!
    Des pensées toujours vers vous deux, et de toujours gros baisers.
    Nathalie

  6. joyeux noel- gros bisous de la part de juliette- théo- Yvonne et joseph- a bientôt de vos nouvelles

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