Un peu de Turquie, un rien de neige et un soupçon de vélo

On quitte Istanbul et notre hôte et ami Hüseyin, dans les larmes pour certaine, et on file vers l’Est de la Turquie. On file plutôt qu’on ne pédale, car il nous reste un mois et demi pour atteindre Dubai et nous décidons de prendre un bus en direction de Tatvan. Nous « zappons » donc à grand regret quasiment toute la Turquie pour n’en garder que quelques journées de vélo, entre l’immense Lac Van et la frontière avec l’Iran. C’est vraiment dommage, mais pour moi il était hors de question de passer moins de vingt jours en Iran, surtout après avoir attendu les visas aussi longtemps…

Le quartier d'Eminömü

Au revoir Istanbul !

Au revoir Maltepe donc, et à bientôt ! Nous promettons en effet de revenir pour visiter ce grand pays, peut-être dans de meilleures conditions. Nous filons en métro vers le terminal de bus principal qui se trouve dans la partie européenne de la ville (arrêt Otogar). Le métro d’Istanbul est très récent et donc idéal pour les cyclistes : rames bien larges et surtout ascenseurs à toutes les stations ! Cela nous permet d’éviter la circulation sur les grands axes à l’intérieur d’Istanbul. Arrivés au terminal, nous sommes une fois de plus assaillis par les « rabatteurs » des compagnies qui veulent à tout prix savoir où nous allons et nous entraînent vers leurs bureaux. Un conseil : regarder les horaires et les prix des différents bus avant de se rendre au terminal. Il y a tellement de compagnies ! Par exemple, pour nous, l’idéal était de prendre le bus de 13h de la compagnie Best Van, mais un groupe d’hommes nous assuraient que le prochain bus à partir vers Tatvan était celui de Metro, à 16h… Il faut s’accrocher !

Terminal de bus

Quel bus choisir ?

Une fois le bon bureau trouvé et nos billets achetés, il faut charger les vélos dans la soute. Là, un nouveau conseil : arriver bien en avance pour pouvoir caler les vélos en premier. Cela permet aussi de prendre le temps de démonter un peu. On tourne le guidon pour qu’il soit parallèle au cadre, on baisse la selle et on dévisse le dérailleur arrière pour éviter qu’il ne soit tordu. On scotche aussi les bidons au cadre. Notre petit manège fait des curieux, et je reçois beaucoup de conseils d’hommes qui ne comprennent en fait pas très bien ce que je fabrique avec mes outils. Le plus sage note bien que je ne les écoute pas et se soucie juste de me trouver des lingettes pour me permettre de me laver les mains après opération. Merci !

Après le chargement, on profite du temps qu’il nous reste pour déjeuner : dürüm au poulet et ayran, miam ! Notre dernier fast-food d’Istanbul, et nous le commandons entièrement en turc ! Le serveur nous sourit et approuve notre choix : l’ayran pendant le repas, un must en Turquie !

Notre déjeuner englouti, nous pouvons aller nous installer dans notre demeure pour une vingtaine d’heures : deux sièges dans un car tout ce qu’il y a de plus classique en apparence. Petite déconvenue : n’ayant pas choisi une compagnie « haut de gamme », nous n’aurons pas de prise ni de wifi pendant le voyage… Tant pis, la lecture c’est bien aussi ! On se permet quand même de regarder Drive sur l’ordinateur pendant la soirée. Superposition intéressante des paysages nocturnes de Los Angeles sur l’écran et d’Ankara par la fenêtre…

Entre film et lecture, on prend le temps de sourire à notre jeune voisin de devant qui nous offre des bonbons et à s’inquiéter pour notre jeune voisin de gauche qui ronfle étonnamment fort pour un petit garçon de trois ou quatre ans. Nous sommes une quinzaine de passagers dans tout le bus, alors les plus petits ont le luxe de pouvoir s’allonger pour dormir ! Notre luxe à nous, c’est le passage régulier de celui que j’appelle le « chef de cabine » : en Turquie, le ou les chauffeurs sont assistés d’une sorte de chef de bord qui est responsable du bien-être des passagers. Il nous sert régulièrement des boissons chaudes ou fraîches, pulvérise du produit nettoyant dans l’allée centrale et propose même de l’eau de Cologne !

Le paysage défile par la fenêtre : Istanbul qui n’en finit pas, puis qui finit par en finir, puis Ankara qui n’arrive pas et qu’on traverse de nuit. Enfin la Cappadoce, des reliefs magnifiques et les premières neiges. Le bus monte et redescend : on est à la fois déçus et un peu soulagés de voir tout ça depuis le confort de nos sièges. Après un peu moins de vingt heures, le chef de cabine vient nous prévenir : on descend au prochain arrêt, Tatvan. Cette petite ville ne présente a priori pas grand intérêt, mais elle se situe sur la rive du lac Van, que nous souhaitons traverser en ferry. On décharge toute notre cargaison et on salue notre équipage qui s’éloigne, nous laissant sous un beau soleil et avec une vue magnifique sur les montagnes.

Tatvan

Arrivée magique à Tatvan

On remonte les vélos sous les regards curieux des taximen de Tatvan, avant de s’élancer vers le terminal de ferries. Là, on suit les rails vers les bateaux et on essaie de se renseigner sur l’horaire du prochain départ vers Van. Sur Internet, on a vu midi et 13h. Il est 10h30, on a le temps. Mais sur place, personne n’a l’air très renseigné. Ni le policier ni les ouvriers qui travaillent au terminal. L’un d’entre eux finit par nous dire que les horaires ne sont pas fixes… Ah, d’accord. Il nous indique tout de même le bateau qui assure les traversées : un grand ferry rempli de wagons de fret. Il date un peu, mais a son charme. On cale les vélos à bord, et on guette un responsable. Par chance, un homme émerge du navire et nous indique que le bateau devrait partir pour Van à 11 heures. Heureusement que nous ne sommes pas arrivés plus tard ! Mais il est 11 heures à notre montre, puis 11h15, mais aucun signe de mouvement… Un groupe d’hommes finit par se diriger vers le ferry. L’homme à qui nous avons parlé se dirige vers l’un d’entre eux, qui marche d’un pas assuré. C’est le Kaptan, et de ce qu’on comprend, il le prévient qu’ils ont des passagers. Contents de savoir que c’est si peu commun… Le capitaine nous salue et nous invite à monter à bord.

Tout est prêt pour embarquer !

Nos vélos ne font pas trop les malins

Là, on a les espaces passagers à nous tous seuls pour les quatre heures de traversée : deux grands salons chauffés, les ponts à arpenter, une salle de prière. On sort admirer la vue sur le lac et les montagnes qui l’entourent. On n’aperçoit pas encore l’autre rive et, une fois quitté Tatvan, on ne voit pas signe de vie sur et autour du lac. Nous sommes les seuls passagers sur le seul bateau de cette immense étendue (le plus grand lac de Turquie, tout de même) ! Rémi lit sur le pont, moi je fais une sieste.

Sur le lac de Van

Jolie vue !

On arrive à Van sous les lumières du soleil couchant. A peine débarqués, on dit au revoir à l’équipage et on attire les curieux. On fait des photos avec des inconnus qui semblent fascinés par notre attirail. On arrive à leur dire qu’on vient de France et qu’on va en Iran. Ils nous souhaitent bonne chance avec de grands sourires, gardent notre photo dans leurs téléphones, et nous regardent pédaler vers le centre-ville.

L'arrivée à Van

Arrivée à Van

Là, on se faufile entre les voitures sur la grande avenue commerciale. On a rendez-vous avec notre hôte devant le Burger King (sans doute le dernier que nous verrons avant un bout de temps, mais il y en avait partout à Istanbul) : Levent nous rejoint rapidement et nous conduit vers sa maison.

La rue principale de Van

A vélo, quel plaisir !

Il n’y vit plus lui-même depuis qu’il s’est marié. La maison sert de lieu de réunion et de rencontre avec sa bande d’amis. D’ailleurs, nous passons le pas de la porte et en moins de cinq minutes nous sommes assis sur le canapé, un verre à la main et des châtaignes chaudes cuites au poêle sur la table. Quel bonheur ! On dîne tous ensemble et on réplique à cette super hospitalité par une attaque super-crumble aux pommes. Un succès !

On mange du crumble à Van !

Une fois de plus, le crumble sort vainqueur

Cette soirée est aussi l’occasion d’en apprendre un peu plus sur la vie des kurdes en Turquie. Plusieurs de nos amis de ce soir appartiennent en effet à la communauté kurde, très fortement représentée dans la région de Van et majoritaire à l’ouest et surtout au sud de l’endroit où nous nous trouvons. A l’heure où j’écris ces lignes, un avocat défenseur de la cause kurde vient d’être assassiné à Diyarbakir, « capitale » du Kurdistan turc. Les familles de nos amis passent régulièrement plusieurs jours sans pouvoir sortir de chez eux à cause des violences qui touchent la région. Pour une de nos amis, il est désormais trop tard pour promouvoir un vivre ensemble des turcs et des kurdes… Depuis les années 20 et la naissance de la Turquie moderne, on a niée toute existence culturelle à la communauté kurde au sein de la nouvelle nation : jusqu’à récemment, les prénoms kurdes étaient refusés sur les cartes nationales d’identité et remplacés par des prénoms turcs. Encore aujourd’hui, le kurde n’est pas enseigné dans les écoles. Les enfants élevés dans des familles kurdes doivent apprendre le turc pour leurs études, ce qui les conduit souvent à oublier leur langue maternelle. « Nous sommes kurdes, nous sommes nés dans la politique. » Parler kurde, promouvoir les traditions d’une communauté que le gouvernement s’efforce d’étouffer sont en effet autant d’actions de résistance pour ces jeunes qui ne voient pas d’autre issue au conflit que la fuite. Plusieurs parlent de partir vers l’Irak.

La discussion continue, mais un enseignement important reste qu’il nous faut combattre la distance avec laquelle nous abordons les informations. Alors que tous nous présentent leurs pensées sincères et désolées à propos des attaques à Paris, nous ne pouvons que nous sentir coupables d’avoir abordé pendant toutes ces années les informations qui touchaient leur région et leurs familles avec autant de détachement. Pour aller plus loin sur le sujet, une amie nous a conseillé le film documentaire Bakur, que nous n’avons pas pu regarder pour le moment, mais elle nous a promis qu’il pouvait apporter des éclairages et des contre-points aux quelques informations qui nous parviennent à travers les media classiques.

Après cette soirée riche en discussions et en bons moments, nous passons une bonne nuit de sommeil avant d’attaquer la route vers la frontière iranienne. A la sortie de Van, on souffle et on tousse dans la montée : à cause de la pente, mais aussi de la pollution ! Très vite, la ville laisse place aux lacs et aux montagnes, et la pollution à la neige. Les paysages sont magnifiques, mais il fait très froid !

De Van à Saray

Sortie de Van

Heureusement, alors que l’on approche de Saray, dernière ville avant la frontière iranienne, une voiture s’arrête et un homme en descend. Il ne parle que turc, mais avec des gestes nous fait comprendre qu’il peut nous héberger pour la nuit. Après une journée passée dans le froid, on ne pourrait rêver mieux ! Arrivés à Saray, on retrouve Jamal qui se révèle être le patron de la pension pour professeurs et policiers.de la ville. On passe une soirée très agréable en compagnie de jeunes professeurs, et surtout au chaud !

Merci Jamal !

Merci Jamal !

Le lendemain matin, nous sommes en pleine forme pour attaquer la dernière ligne droite (mais très pentue !) vers l’Iran. La neige a cessé de tomber et le soleil nous accompagne pour nos derniers kilomètres turcs. Les paysages sont à couper le souffle, et à mes cris d’admiration et d’enthousiasme répondent ceux des bergers qui nous encouragent. Jolis moments qui nous finissent de nous convaincre de revenir en Turquie au cours d’un prochain voyage…

En route vers l'Iran

Rémi s’élance vers l’Iran !

Bientôt, un panneau annonce Kapiköy, poste frontière avec l’Iran. Je suis très, très, très émue de savoir que nous allons enfin atteindre ce pays dont je rêve depuis plusieurs années. Que d’émotions on traverse en quelques jours ! Il y a énormément de monde qui souhaite passer en Iran. On se faufile avec les vélos, on se fait doubler, mais finalement nos compagnons de frontière nous prennent en pitié et nous guident vers le bon bâtiment pour sceller notre sortie de Turquie. On ressort chercher les vélos et on s’avance vers les bâtiments iraniens. Des gardes-frontières turcs revérifient nos passeports, tout est bon, au moins pour la sortie de Turquie.

Arrivée côté iranien, la file est encore plus longue. Heureusement, les militaires sont sympas : deux jeunes, sans doute en service militaire. Ils demandent à voir nos visas pendant qu’on fait la queue. Je glisse mes premiers mots de farsi, montre les vélos appuyés sur le mur. L’un d’eux nous fait alors signe de le suivre, avec un sourire. On passe une première porte, puis une deuxième, et il nous laisse dans un bureau avec un fonctionnaire qui s’empresse de vérifier nos passeports, en prenant tout de même le temps de nous expliquer avec des gestes qu’il est désolé pour les attaques à Paris. En cinq minutes, passés assis sur des fauteuils, les vérifications sont faites et il nous rend nos passeports avec un grand sourire. On peut alors aller récupérer nos vélos, dire merci au jeune militaire, et filer vers la sortie.

On a dépassé toute la queue, ce qui inquiète le vieux monsieur chargé de l’ouverture de la grille vers l’Iran : il nous court après en faisant mine de tamponner des passeports. Il a peur que nous soyons passés sans être en règle ! Je me serais attendue à susciter de la colère plutôt que du souci dans une telle situation, mais non. Dernier check de nos passeports qui arborent désormais un joli tampon, et on peut faire nos premiers pas en Iran. A la frontière, côté iranien, il fait tout de suite plus chaud (on est désormais orientés à l’est), il y a beaucoup de taximen qui attendent, ainsi que des vendeurs de nourriture. Ça sent bon !

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Première route iranienne

J’arrache les deux derniers boutons de ma tunique en enfourchant mon vélo, ajuste mon voile, et c’est parti ! On s’élance sur une petite route qui descend doucement en suivant une rivière. Ici, les couleurs sont plus chaudes : on passe de la montagne et de la neige à une petite vallée verdoyante et aux couleurs de l’automne. Ça sent les feuilles mortes. Quelques jours après Istanbul et la pollution de Van, le dépaysement est bien là ! On aborde ce nouveau pays avides de découvertes et avec un énorme a priori positif. Ce passage de frontière et les nombreux saluts qui suivent notre entrée dans le pays nous confortent pour le moment dans cette idée. Ce soir, nous serons à Khoy !

8 commentaires

  1. Super récit !!!! j’attend la suite iranienne avec impatience…..

  2. Salomé, que je n’imagine ton émotion….
    Elle se perçoit, dans quelle mesure je ne sais pas, mais on la perçoit à travers vos récits, détails et photos choisies…
    Merci pour ce partage…

  3. Un début de lecture avant de partir travailler. Grand plaisir de découvrir qu’un nouvel article est apparu dans ce week-end qui m’a tenue loin de tout écran! J’ai hâte de lire la suite en rentrant ce soir!…:)

  4. J’ai repris ma lecture, qui s’était arrêtée au super-crumble. On mesure en effet le potentiel d’émotions fortes dans ces quelques jours, ces traversées, de lacs, de frontières, de paysages magnifiques, les changements, d’environnement, de climat, d’atmosphère, les départs, et les rencontres, toujours, et, surtout, LA rencontre avec ce pays.
    Merci pour ce nouveau très riche partage. On se nourrit de la lecture de vos récits!
    Toujours des pensées vives vers vous.
    Gros baisers,
    Nathalie

  5. Super les copains ! 🙂
    Qu’est-ce que je vous envie !
    La photo intitulée “Rémi s’élance vers l’Iran” est vraiment très belle.
    Je pense bien à vous et espère que l’Iran sera à la hauteur de vos espérances !
    La bise !
    Hélène

  6. MERCI MERCI Salomé et Rémi I!! La carte est bien arrivée et j’a pu revivre un instant mes souvenirs de la turquie parcourue en sac à dos lorsque j’avais ton âge !!! N’oublie pas le défi “éléphant” et surtout caresse le tendrement pour moi..ils souffrent tellement du dressage dans leur enfance !!! Mais sont réceptifs à l’affection malgré ce qu’ on pu leur faire vivre comme horreur !!! Idem pour les chevaux maltraité

    Fin de la conversation

  7. pardon maltraitéS…j’en vraiment assez de ces fautes de frappe !!

  8. Les yeux sur votre petite flèche jaune, au son de l’orchestre d’harmonie qui joue Petit Papa Noël, en cette fin de journée de décembre, je vous imagine sous des cieux bien différents du nôtre, et vous envoie de nouvelles pensées! Gros baisers à tous les deux.
    Nathalie

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