Vaches-policières et château fort : quelques jours dans la province du Guilan

Nous vous avions quitté alors que nous nous endormions doucement dans le bus VIP qui nous emmenait de Tabriz vers Rasht. VIP car les sièges y sont très larges et presque totalement inclinables, l’idéal pour un trajet de nuit ! On roule au lieu de pédaler, parce que dehors il fait très froid et parce qu’on sait déjà que deux hôtes adorables nous attendent à Rasht.

L’année dernière, j’ai passé quelques mois à Vancouver au Canada dans le cadre de mes études, et, loyers exorbitants obligent, je me suis retrouvée à partager une maison avec quatre autres jeunes, dont Sara, une jeune iranienne venue faire sa thèse d’Informatique quantique au Canada. Devenues bonnes copines, on parle de tout et notamment de mon envie d’aller découvrir son pays. Elle me fait alors promettre d’aller visiter sa ville et sa province, Rasht et le Guilan. C’est donc vers chez elle que nous nous dirigeons maintenant, alors qu’elle bûche sur sa soutenance de thèse de l’autre côté du monde…

Une remarque en passant : à travers nos rencontres, nous avons pu observer qu’en Iran, les filles se tournent pour beaucoup vers des études scientifiques, ce qui nous a agréablement surpris ! On a croisé des étudiantes en informatique, en intelligence artificielle, en biologie et nutrition, et bien sûr nous connaissions déjà une future docteure en informatique quantique. Go girls ! Et quand on leur fait la remarque qu’en France, ces filières reçoivent moins de filles que de garçons, elles trouvent ça très étrange. Une nouvelle preuve que tout cela est culturel !

Mais revenons à Rasht, ou plutôt quinze kilomètres après : je suis réveillée en sursaut par le chauffeur du bus qui nous dit qu’on a manqué notre arrêt. Super. Il est 7h du matin, il y a un brouillard à couper au couteau, et on se retrouve lâchés sur le bord de la route avec toutes nos affaires. Pour seule indication, le chauffeur nous a montré une direction en nous disant : « Rasht, panj kilometr ! » (Rasht, cinq kilomètres). On se met à pédaler pour se réchauffer et on aperçoit bientôt un panneau indiquant « Rasht, 18 km ». Il faudrait savoir ! Au moins, on ne craint pas de réveiller nos hôtes. On arrive chez eux à temps pour le petit déjeuner. Nous sommes accueillis comme des membres de la famille, et d’ailleurs on parle beaucoup de nos familles respectives.

Leurs deux filles ont quitté l’Iran pour faire leurs études à l’étranger, l’une en Allemagne et l’autre au Canada. Eux aussi auraient aimé pouvoir partir, pour la Suède, mais ils en parlent comme si leur chance était passée. Aujourd’hui leur maison est comme une bulle dans laquelle on peut oublier tout ce qui se passe dehors. On y passe des moments très agréables, à papoter, boire du thé, regarder la télévision et notamment la série Latifeh venue de Turquie, mais aussi à pratiquer les langues ! On échange de l’anglais contre du farsi, et tout le monde progresse à vitesse grand V !

Au total, nous restons quatre jours en leur compagnie, bientôt rejoints par la tante de Sarah, qui elle vit en Suède et vient passer quelques jours de vacances en Iran. C’est rigolo parce qu’entre elles, les deux sœurs ne parlent pas farsi mais azéri, la langue de l’Azerbaïdjan dont elles sont toutes deux originaires. Et quand ils parlent entre eux tous les trois, ils parlent guilaki, un dialecte du farsi apparemment difficile à comprendre pour un Iranien qui serait originaire d’une autre province. Des dialectes comme celui-ci, il en existe en fait beaucoup en Iran !

Masouleh

Masouleh

Tous les cinq profitons du beau temps pour visiter la province. D’abord, nous nous rendons à Masouleh, que l’on nous avait vivement recommandé. C’est un petit village perché dans les montagnes, où « le toit d’une maison forme la cour d’une autre ». Les maisons sont empilées les unes sur les autres, et il faut faire attention à ne pas trébucher sur une cheminée quand on marche dans les petites rues. Au moins, chacun à une vue imprenable sur les sommets tous proches !

Pause thé à Masouleh

Thé avec vue

Sur le retour de ce village enchanteur, on fait quelques rencontres, plus ou moins agréables. D’abord, le trafic est régulièrement ralenti par la présence de vaches sur la route. Elles paissent dans les prés avoisinants et passent de l’un à l’autre en traversant la route sans complexe. Ici, on dit que ce sont elles, la police des campagnes ! Quelques minutes plus tard, on sent nos hôtes un peu plus fébriles. Un homme qu’on pourrait croire berger mais qui porte un fusil sur l’épaule fait ralentir les voitures et jette un coup d’œil rapide sur les passagers : un gardien de la révolution. Il faut bien ajuster son hijab, car ce sont eux les plus susceptibles de nous rappeler à l’ordre sur ce point, comme sur le fait que nous logions chez des Iraniens et non dans un hôtel.

Mais on file toujours sur les petites routes de campagne de la province du Guilan. Le paysage est très vert, c’est rafraîchissant ! La province est prise entre la mer Caspienne au nord et à l’est, et une chaîne de montagnes à l’ouest et au sud. Par conséquent, le climat y est assez doux et humide : beaucoup de pluie et de brouillard, mais cela évolue vite. Dehors, ça sent la pluie et les feuilles mortes. On découvre de nouveaux motifs : sur les collines, des plantations de thé, alors que dans la plaine, les rizières occupent la majorité de l’espace libre. Cela correspond plutôt à l’idée qu’on se faisait des paysages en Asie du sud-est ! Notre hôte nous présente les différents canaux dédiés à l’irrigation dont il était responsable avant de prendre sa retraite. Construction française !

Une jolie maison

Musée de la vie rurale du Guilan

Nous apprécions l’atmosphère et la beauté de la province, surtout dans ses campagnes ! La ville, pour le moment, on en fuit les embouteillages ! On visite le joli musée de la vie rurale du Guilan, grand parc dans lequel ont été reconstruites des maisons traditionnelles de la province. On y découvre une belle architecture, des vêtements traditionnels magnifiques et surtout plusieurs astuces, comme les cordes pour accrocher des récipients aux balcons ou la surélévation des maisons pour les protéger des inondations. Il est un peu dommage que les dernières maisons traditionnelles de la province aient été entièrement déconstruites puis reconstruites ici : impossible de les voir dans leur paysage d’origine. Mais au moins ici elles bénéficient de fonds importants pour leur préservation.

Au musée de la vie rurale

Un autre type de maison

On visite, on visite, mais vous commencez à bien nous connaître… Bien entendu, on fait aussi des découvertes culinaires ! D’abord, on a pu goûter une spécialité de Fuman, ville voisine de Rasht, qu’on recommande absolument à toute personne qui se rendrait dans la région : petit gâteau rond à la cannelle, délicieux dégusté chaud !

Spécialité de Fuman

Spécialité de Fuman

On s’est aussi régalés de kebabs, cette viande grillée qu’on redécouvre en Iran sous toutes ses formes et qu’on adore. On boit toujours du dough, mais aussi et surtout du thé, beaucoup de thé, dans cette province où il est produit. On l’accompagne de fruits, dont quelques nouveaux venus, le beh et l’azgil, et de pâtisseries comme le gaz venu d’Isfahan : une sorte de nougat à l’eau de rose, on en raffole ! On a aussi appris à cuisiner le riz à l’iranienne : avec du safran et du tahdik (littéralement, fond du plat) : après l’avoir fait cuire à l’eau, on le fait cuire une nouvelle fois dans une marmite au fond de laquelle on aura versé de l’huile et éventuellement placé des tranches de pommes de terre. Cela forme une couche frite croustillante servie à côté lors du repas. Ici on mange le riz avec du yaourt, c’est très bon !

Kebaps et riz avec tahdik !

Dough, kebabs et riz avec tahdik

Mais il faut bien éliminer tout cela, et on se lance dans l’ascension vers un monument que l’on nous a recommandé: le Qaleh Rudkhan (قلعه رودخان, ou Fort de Rudkhan). Ce fort imposant bâti au XIe siècle est construit sur une crête, dans les montagnes au sud de la province. Ça grimpe ! Mais en haut, nous sommes récompensés : le château est impressionnant par sa taille et sa position en surplomb des deux vallées. Nous l’avons découvert sous une légère brume qui ajoutait un peu de mystère à l’endroit. Un autre mystère : comment les vaches que nous avons croisées dans notre ascension sont-elles arrivées jusque-là ?

Qaleh Rudkhan

Qaleh Rudkhan

Peu de touristes étrangers lors de ces visites. La province n’est pas encore une destination majeure en Iran. Beaucoup d’Iraniens viennent néanmoins ici le week-end pour profiter de la fraîcheur de la forêt et surtout du bon air ! C’est l’occasion rêvée pour faire un pique-nique, dont les Iraniens raffolent. Et quand on dit pique-nique, ce n’est pas chips et petits sandwiches ! On fait un feu, on mange de la salade, des fruits et surtout de la viande grillée en brochettes : les fameux kebabs ! De quoi bien se régaler…

Mais finalement, nous non plus ne sommes pas vraiment des touristes ! Le prix des entrées pour les étrangers étant cinq à six fois supérieur à celui des Iraniens, nous avons mis en place un stratagème, aidés en cela par un atout insoupçonné : Rémi ressemble à un Iranien. Vous ne vous y attendiez pas ? Et bien nous non plus, mais ici tout le monde nous le dit ! Quand on dit qu’il est français, les gens ont du mal à le croire… Alors pendant ces quelques jours, il est le neveu de notre hôte, venu en visite depuis l’Angleterre où il a grandi. Et moi ? Moi je suis sa femme. En Iran, il ne serait pas possible pour un couple non marié de se fréquenter et a fortiori de voyager ensemble… Et notre petit jeu fonctionne ! Il faut juste que Rémi ne montre pas trop qu’il ne comprend pas du tout le farsi, et tout roule. Sa « maman » l’appelle : « Pesaram, bia, berim ! », ce qui veut dire « Mon fils, viens, on y va ! ». On rigole bien.

Bazar de Rasht

Bazar de Rasht

Après trois jours de parenthèse passés comme à la maison, il nous faut bientôt songer à repartir. On fait nos adieux à Rasht et à son joli bazaar aux poissons, mais où on ne trouve pas de caviar : le caviar iranien produit non loin de là est entièrement destiné à l’exportation ! Au revoir la maison, au revoir les jolies forêts, au revoir les bonnes pâtisseries, au revoir les soirées passées à regarder Latifeh, et surtout à très bientôt à nos merveilleux hôtes ! Nous espérons les revoir vite, et pourquoi pas cette fois en compagnie de notre amie ! Nous sommes d’ores et déjà invités à venir pour Noruz, principale période de fête en Iran, qui se déroule au début du printemps et marque le début de la nouvelle année dans le calendrier iranien. Ce ne sera pas pour cette année, mais peut-être pour une prochaine !

Toutes nos photos sont par ici.

5 commentaires

  1. Merci pour ce récit, comme toujours très touchant… C’est magique, Salomé, de te voir “là-bas”, prenant le thé avec tes hôtes comme avec de vieilles connaissances… Vous êtes de plus magnifiquement reçus… Merci à toi, Rémi, pour les jolis portraits de Salomé! Je me régale, comme toujours, à regarder vos photos… Et à vous y voir!
    De gros baisers à tous deux, et des pensées pour “la route”.
    Nathalie

  2. Des pensées pour cette toute fin d’année. Baisers.
    Nathalie

  3. je déguste vos récits – vous êtes reçus comme des princes si l’on peu dire – On a beaucoup à apprendre à donner et etre ouverts aux autres –
    bonne fin d’année 2015 et gros bisous à vous tous

  4. Et d’autres pour celle qui commence. De belles routes et de bons chemins sous vos pneus, et toujours le plaisir de la découverte…
    Mille baisers,
    Nathalie

  5. Vous voici arrivés au pays du Genmaicha (je crois…)! 😉
    Beau voyage dans ces beaux pays,
    Baisers,
    Nathalie

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