Automne en couleurs et en apnée à Téhéran

Ce qui frappe le plus à l’arrivée dans la capitale iranienne, ce sont d’une part les montagnes enneigées sur lesquelles la ville s’appuie au nord et qui fournissent une toile de fond au développement des immeubles, et d’autre part l’omniprésence de la pollution. On la sent partout et par tous les sens : les yeux voient le fog s’étendre au loin, les oreilles entendent le vrombissement des moteurs, la peau est comme agressée et le nez et la bouche sont bouchés par un nuage auquel ils ne peuvent échapper. C’est bien simple, marcher dans la rue à Téhéran est déconseillé pour les personnes âgées ou ayant des difficultés respiratoires. On est prévenus. Moi-même je me suis sentie mal les premiers jours : sur les grands boulevards, la tête me tournait. Maintenant on comprend pourquoi les habitants de Téhéran vont jusqu’à Lahijan ou Masouleh le week-end : ils cherchent un air respirable !

Ici, la ville est située dans une cuvette, avec au nord une belle barre montagneuse. Peu de circulation d’air, donc. Et quand dans la cuvette, plus d’un million de voitures circulent tous les jours, les gaz d’échappement restent prisonniers. Facteur aggravant, le modèle le plus vendu  des années 1970 aux années 90, Peykan, consomme énormément (le gouvernement iranien a encouragé l’arrêt de la production de ce modèle). Bilan : ça pue !

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Montagnes et circulation : un bon résumé de nos premières impressions

N’allez pas croire que nous n’avons pas apprécié Téhéran, loin de là. Mais il me fallait préciser cela d’entrée, car c’est réellement l’élément qui saute aux yeux et aux narines lorsqu’on débarque dans la capitale. Nous y avons passé trois jours et quatre nuits, chez un couple de jeunes mariés rencontrés via Couchsurfing. Il y a différentes façons de faire l’expérience de Téhéran. Là où plusieurs connaissances ont aimé la fête et les soirées, nous avons partagé la vie tranquille de nos hôtes, avec plaisir !

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Entre amis chez Smaeil et Zinat

Smaeil et Zinat se sont mariés il y a peu et viennent d’emménager dans leur petit appartement près d’Azadi square, à l’ouest de Téhéran. Lui travaille chez Coca (et oui, ça existe ici aussi!) et elle fait des études en biologie et diététique à l’Université de Téhéran. Ils sont tous les deux fans absolus de randonnée, c’est d’ailleurs comme cela qu’ils se sont rencontrés. Ils font régulièrement six heures de route en une journée pour pouvoir aller randonner dans la campagne, quand ils ne sont pas en train de faire de l’alpinisme ! Ils nous ont montré des photos des sommets au nord de Téhéran, c’est vraiment magnifique. Mais leur présentation ne serait pas complète si l’on ne mentionnait pas leur grand amour pour le Petit Prince ! Ils connaissent des passages par cœur et ont plusieurs objets de décoration qui rappellent leur livre préféré. Trop mignon !

Partager ces quelques jours avec eux nous a permis de nous immerger dans la vie quotidienne des Téhéranis et de nous faire deux nouveaux amis ! Nous avons appris beaucoup sur l’Iran et sur la religion à leurs côtés, d’autant plus que nous étions à Téhéran pendant une importante période religieuse au cours de laquelle les chiites célèbrent le martyr de l’Imam Hossein : l’Achoura. Cette commémoration dure plusieurs semaines chaque année, mais est marquée pendant quelques jours véritablement fériés : tout est fermé, les Iraniens ne travaillent pas et les croyants se rendent à la mosquée ou dans un mausolée pour célébrer l’Imam.

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Nazri portant l’inscription “Ia Hossein”

Mais ces jours fériés sont aussi l’occasion de se retrouver en famille et de se rendre visite entre voisins pour échanger des nazri. Ce sont des plats ou de la nourriture offerts par un croyant et que l’on doit manger en priant pour lui. Par exemple, le voisin de nos hôtes a cuisiné toute la nuit pour préparer du riz et du poulet pour tout l’immeuble. En mangeant le plat, nous devions prier pour que ses problèmes soient résolus. Ainsi, en cuisinant des nazri, on partage un peu ses problèmes avec tout son entourage et avec des inconnus, dans l’espoir d’obtenir leur résolution. Nous avons beaucoup aimé ce principe de partage et avons bien pensé à toutes personnes qui ont cuisiné pour nous. Les nazri existent aussi en dehors des fêtes religieuses, mais ils prennent alors des formes plus modestes, comme un plat de dattes déposées devant une mosquée. En en prenant une, on prie pour la personne qui nous les a laissées. La nourriture est comme une incarnation de la prière. D’ailleurs, sur un plat de riz au safran que nous avons reçu, il était écrit « Ia Hossein » avec de la cannelle. Cela signifie « Hossein, aide-moi ». D’après Zinat, recevoir un nazri est à la fois une chance et un signe que nous avons quelque chose à apporter à la personne qui l’a préparé.

En dehors de ce jour de fête religieuse donc, on a aussi beaucoup visité Téhéran. S’y déplacer n’est pas toujours facile. Il y a un métro mais les stations sont assez éloignées les unes des autres. On a beaucoup utilisé les bus, avec encore une fois une séparation genrée au milieu. Dans le métro, il existe un wagon réservé aux femmes, mais le reste est mixte, donc je pouvais choisir de rester avec Rémi. Dans le bus, c’est chacun dans sa partie, pas d’exceptions. Les seuls hommes qui montent dans la partie féminine des bus sont des vendeurs ambulants qui viennent proposer de tout : stylos, cartes, écouteurs, mais aussi nappes et toiles cirées…(étrange !) Pour les femmes, il faut se tenir tournée du côté opposé à la partie des hommes. Les regarder longuement est mal vu, on pourrait croire que je cherche à draguer ! Il est alors assez rigolo d’observer les femmes et essayer de deviner qui voyage accompagnée. Elles jettent des petits coups d’œil réguliers vers l’arrière et ont des petits gestes précis pour communiquer ; Un geste utile : « On descend à la prochaine ! ».

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A la découverte des Palais

Le bus nous emmène d’abord vers le nord de la ville, où on va visiter les anciens palais des Shahs de la dynastie Pahlavi, les derniers à avoir régné sur l’Iran avant la révolution. Petit scandale à l’entrée, notre hôte est outrée d’apprendre que nous devons payer 5 fois le prix d’entrée réservé aux iraniens parce que nous sommes des touristes étrangers et le fait savoir. C’est malheureusement le cas dans tout le pays : là où un Iranien paiera trois ou quatre milles tomans (soit un peu plus d’un euro) son ticket, nous payons plutôt quinze ou vingt mille (soit environ 5€) par monument. Ce n’est pas très cher, me direz-vous, mais quand on a un budget serré comme le nôtre, c’est un peu dommage parce que ça nous oblige à faire des choix. On a visité le Palais vert, palais utilisé par le dernier Shah pour accueillir ses invités, par exemple Jimmy Carter qui a résidé au sous-sol de ce petit palais de marbre vert richement décoré. On sent le goût du Shah pour le mobilier français, les salons ont un petit air de Versailles, avec une touche iranienne quand même : magnifiques tapis tissés à la main et meubles en khotam, un bois richement décoré. Après cela, on a aussi visité le musée des frères Omidvar, deux Iraniens qui ont fait un tour du monde à moto dans les années 50. Des pionniers !

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L’itinéraire des frères Omidvar : on en est encore loin !

On enchaîne avec un tour à Darband, le quartier le plus au nord de Téhéran, tout contre la montagne. On y trouve plein de petits restaurants et il est agréable de s’y promener. On s’y fait même offrir du senghe, un pain plat cuit contre les parois d’un four ! Mais l’heure tourne et Zinat doit prier avant que le soleil ne se couche. On file à la mosquée de Tajrish, où je peux l’accompagner pour la prière pendant que Rémi se rend dans la partie des hommes. C’est la première fois que j’entre accompagnée par une amie, j’en profite pour lui poser mes questions. A cette heure, il y a beaucoup de femmes en train de prier, mais aussi assises en train de lire le Coran ou de discuter. Les enfants sont aussi les bienvenus et ils jouent, parfois en courant, au milieu des femmes. Que d’activité ! De quoi faire mentir l’expression « silence religieux ». Les femmes me sourient, je reste bien sagement assise en attendant que Zinat ait terminé. En sortant, on a droit à des nazris !

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Zinat et moi à l’entrée de la mosquée

Les jours suivants, nous avons aussi bien profité des parcs de Téhéran, où les habitants aiment beaucoup se rendre pour des pique-niques le week-end, mais aussi pour flirter ! On y croise beaucoup de jeunes couples assis sur des bancs, un peu à l’abri des regards. Ces parcs sont très agréables, avec beaucoup d’arbres et d’espaces un peu fermés. Cela nous change des parcs ouverts à grandes pelouses de Paris ! On y croise aussi beaucoup, beaucoup de chats. Les animaux de compagnie sont interdits en Iran, s’ils doivent vivre sous le même toit que leur propriétaire, mais les parcs sont pleins de chats que des personnes viennent parfois nourrir. Ce sont un peu nos pigeons à nous !

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Un gros matou

Une note sur les déplacements et l’orientation en Iran : nous vous mettons au défi de vous perdre. Pas vous perdre un petit peu, ça tout le monde sait le faire, mais vous perdre vraiment. Nous, on n’a pas réussi. A pied ou à vélo, on a toujours trouvé très facilement une personne assez sympathique pour nous indiquer le chemin. La plupart du temps, ce sont même les gens qui viennent spontanément nous proposer leur aide. A l’arrivée à Tabriz, les conducteurs de voitures s’étaient passé le mot et tous nous indiquaient où et quand tourner pour nous rendre au Grand Bazaar ! C’était vraiment incroyable. Les policiers aussi sont très sympathiques, et comme ils sont postés à quasiment tous les gros carrefours en ville, il est facile de leur demander confirmation. Même notre hôte Zinat est habituée à demander son chemin tout le temps quand elle se promène à Téhéran ! Les Parisiens et Parisiennes auraient bien des choses à apprendre sur ce point !

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Miro, Khomeni et Khamenei

On a aussi profité de notre séjour pour nous rendre au Musée d’art moderne de Téhéran, créé sous le dernier Shah et qui rassemble une impressionnante collection d’œuvres de Giacometti, Andy Warhol, Miro et tant d’autres… Gardées cachées au sous-sol du musée depuis la Révolution, certaines viennent d’être de nouveau rendues publiques à l’occasion d’une exposition. Une aubaine ! Le ticket lui même coûte trois fois rien, il n’y a donc aucune raison de s’en priver !

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Propagande anti-américaine dans le centre-ville : des soldats américains plantent leur drapeau sur un tas de corps

Pour finir, on a rendu visite à l’ancienne Ambassade des États-Unis, aujourd’hui rebaptisée Centre d’espionnage américain par le régime. Ambiance… Sur le mur qui l’entoure, on trouve de beaux tags et affiches de propagande antiaméricaine. Un classique pour une visite à Téhéran ! Mais il faut être prudent, les photos sont en théorie interdites.

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Un classique !

La ville, c’est bien, mais quand il pleut ou qu’on est fatigués, on aime aussi cuisiner ! On a échangé nos recettes de crumble, de crêpes et de quiche avec plusieurs plats de Zinat, notamment le ash : c’est une purée d’herbes aromatiques laissée mijoter très longtemps puis mélangée à des haricots rouges et éventuellement de la viande. Ça se mange avec du riz et il faut rajouter du citron. C’est délicieux ! On a aussi découvert ce que les Iraniens appellent « French sauce », une sauce qui n’a de français que l’emballage et le nom : c’est une sorte de sauce américaine, avec un dessin de Tour Eiffel et des Champs Elysées sur la bouteille. Vive la cuisine française !

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“””Sauce française”””

Voilà pour le récit de nos aventures dans la capitale iranienne. On est maintenant bien habitués au pilotage en Iran (même sur les voies rapides de la capitale  !), mais on est définitivement trop en retard pour pédaler l’intégralité de la route entre Téhéran et Bandar Abbas au sud du pays, et on nous déconseille la portion de route entre Téhéran et Esfahan… Va pour le bus ! On commence à être rodés !

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A bientôt Téhéran !

Les photos sont par ici !

8 commentaires

  1. Superbes rencontres. A bientôt pour la suite. Bisous

  2. Quand la religion relie…
    Il manque une photo d’enfants courant après les chats pour les faire s’envoler!…
    Merci pour ce nouveau partage, savoureux et riche, comme toujours.
    Des pensées et baisers vers vous.
    Nathalie

  3. La pollution, un prémisse de l’Inde alors…
    Quant aux relations humaines, un chaud/froid entre l’Iran et l’Inde…

    Bonne route à vous deux…
    Et merci encore pour vos posts…

  4. Merci de nous faire profiter de cette belle expérience. Je rêve d’aller en Iran et de découvrir leur culture si riche (il faut bien ça pour que j’accepte de mettre un voile sur la tête !). Bises à vous deux. A bientôt.

  5. que dire on attend toujours vos commentaires -cela nous permet de voyager avec vous- Nous savourons comme vous ces belles rencontres –

    bisous de la part de jo et Yvonne

  6. Bonjour, Merci de nous avoir envoyé une carte postale. On aimerait beaucoup vous en envoyer une, mais c’est difficile puisque l’on ne sait pas où l’envoyer.
    (Les enfants ont remarqué que Simon s’appelait maintenant Simone et ça les a fait beaucoup rire)
    Nous avons fait une grande carte pour montrer votre voyage aux personnes de l’IEM Dabbadie, nous vous enverrons une photo de notre carte.
    On a hâte de vous rencontrer et de voir la suite de votre voyage.
    A bientôt
    Les élèves de Perrine

  7. Paysages grandioses que vous traversez en ces jours-ci!!!! 🙂

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