Le retour d’Alexandre

Le voyage vers Esfahan commence bien : quelques minutes avant le démarrage du bus, le copilote vient vers nous et tente de nous escroquer trois fois le prix normal pour le transport de nos vélos ! On refuse de payer, il nous inquiète en faisant signe de les sortir de la soute. Je me lève un peu paniqué, mais les autres passagers me font signe d’un air blasé de ne pas m’affoler : effectivement, quelques minutes plus tard, le copilote est de retour et le prix a été divisé de moitié. Salomé est intraitable, on finit par se mettre d’accord sur un prix honnête. Enfin, on peut partir !

On atteint Esfahan à la tombée de la nuit, et il nous faut traverser la moitié de la ville à vélo pour rejoindre notre hôte pour les prochains jours. Première vision magique : le pont aux 33 arches et ses lumières qui se reflètent dans la rivière. On s’arrête quelques minutes pour observer le jeu des passants qui traversent d’une arche à l’autre.

Pont aux 33 arches

Le pont aux 33 arches dans la nuit

On passe quelques jours dans l’appartement Arad, un étudiant d’Esfahan. On y fait la rencontre de Térence, un autre Français qui a presque achevé son voyage de six mois. Sa spécialité : la photographie de lieux abandonnés (voyez ici pour avoir une idée de ce que ça donne). On passera près d’une semaine ensemble, à visiter les rues d’Esfahan puis de Shiraz !

La ville d’Esfahan est très belle, mais on trouve qu’elle manque d’âme. On commence par la « place de l’Imam » : au centre de la ville, cette place immense est magnifique, bordée de deux mosquées et d’un palais majestueux. Très touristique, elle n’est malheureusement pas très vivante : c’est un peu comme un grand musée à ciel ouvert. Tout autour, on trouve des vendeurs de tapis et de gaz, une spécialité d’Esfahan : ça ressemble à du nougat avec un goût d’eau de rose, ça va très bien avec le thé !

La place de l'Imam à Esfahan

L’immense place de l’Imam à Esfahan

On visite la mosquée de l’Imam, toute dans les tons bleus (c’est d’ailleurs son deuxième nom : la mosquée bleue). Elle est très grande et pourtant chaque détail est superbe. On s’amuse des échos sous la grande coupole : celle-ci ne fait pas la même taille à l’intérieur et à l’extérieur, et la cavité qui en résulte permettait d’amplifier la voix de l’imam à une époque où le micro n’existait pas.

Mosquée bleue

Cache-cache dans la mosquée bleue

On trouve plus d’animation au pont Khaju (/radjou/) : plus petit que le pont aux 33 arches mais datant comme lui du 17e siècle, il est au moins aussi beau. Des groupes s’y attardent la nuit pour discuter ou observer les reflets du coucher de soleil sur les jeux d’eau créés par les piliers.

Effets d'eau au pont Khaju

Les jeux d’eau du pont Khaju

Nos pas nous mènent également à travers les petites rues du quartier arménien. C’est aussi le quartier chrétien, qui abrite plusieurs églises orthodoxes cachées derrière de hauts murs. Quand on peut y rentrer (ce qui n’est pas toujours le cas), on découvre un intérieur couvert de fresques magnifiques et une architecture fortement influencée par les mosquées avoisinantes.

Cathédrale Saint-Sauveur à Esfahan

La cathédrale Vank et son architecture surprenante !

Pour nous changer des grandes villes, on passe un jour dans le village de Varzaneh à l’Est d’Esfahan. Pour l’atteindre, il faut prendre un minibus tout droit sorti des années 80 qui roule pendant deux heures dans la campagne. Varzaneh est aux portes du désert : on peut donc faire un petite excursion au milieu des dunes ! Le vent est froid, mais il crée de jolis effets en balayant le sable. Le paysage donne des envies de chanter à notre hôte, Cina !

À travers le désert

Road trip dans le désert

Plus loin, c’est le désert de sel, complètement différent mais encore une fois magnifique. Sur la route, on croise les camions qui repartent chargés de leur cargaison de sel fraîchement extrait. En revenant vers le village, on s’arrête dans un ancien pigeonnier : une grande tour dont le mur intérieur est percé de plusieurs centaines de trous, chacun destiné à recevoir un couple de pigeons.

Désert de sel

Du sel à perte de vue !

Fait intéressant, les femmes de Varzaneh portent un tchador blanc (et pas noir comme dans le reste de l’Iran) : ce sont des restes de la religion zoroastrienne dont s’est accommodé l’Islam lors de son arrivée dans le pays. Ce soir-là on est invité à boire le thé par le propriétaire d’un moulin actionné par des chameaux. Expérience intéressante : fumer une chicha à la crotte de chamelle séchée (100 % authentique). Le goût est plutôt fort mais c’est censé prévenir les maladies, alors pourquoi s’en priver !

La fumée guérit les infections

La crotte de chamelle séchée, rien de tel pour se déboucher l’oreille.

En rentrant à Esfahan, on a la surprise de découvrir la ville sous la neige ! Le dôme de la mosquée du Shah en est recouvert. Il est temps de filer vers le Sud pour retrouver le soleil ! Ça tombe bien, notre bus pour Shiraz part le soir même. C’est un bus « low cost » : est-ce pour cela que le chauffeur continue à parler fort et écouter sa musique au milieu de la nuit ? Autant dire que l’on arrive pas très reposés à Shiraz. La température a monté de plusieurs degrés depuis Esfahan et il fait plutôt doux quand on descend du bus à 7h du matin.

On est accueilli par Vahid, notre hôte pour ces quelques jours dans la ville. Pour notre première journée, on se contente d’une petite promenade autour de l’ancien château fort du centre-ville. C’est maintenant un point de rencontre agréable, à mille lieues de l’agitation d’une ville comme Téhéran.

Château Karim Khan à Shiraz

Le château Karim Khan à Shiraz et sa tour penchée

Notre deuxième jour à Shiraz est un jour férié, pour commémorer le martyr d’un des descendants de Mahomet. On assiste à une procession dans les rues : les hommes marchent lentement devant et se flagellent symboliquement au rythme de la musique émise par un gros haut-parleur, les femmes suivent en groupe, quelques mètres plus loin. Ce jour-là, on reçoit aussi du nazri : du riz sucré au safran que nous tend une fille qu’on croise dans la rue ! On le déguste en espérant que ses problèmes se résolvent.

Shiraz

Street art dans les rues de Shiraz

Pas grand-chose à faire dans la ville en ce jour, on en profite pour faire une excursion dans les montagnes avoisinantes. A la clef : un point de vue imprenable sur Shiraz et la visite d’un joli sanctuaire un peu perdu tout là-haut. Une fois redescendus, on fait la rencontre de Negar et Mahsa, deux étudiantes en Intelligence Artificielle à l’université de Shiraz. On discute voyages et religion tout en se promenant ensemble dans les rues de la ville.

Shiraz vue d'en haut

Térence et Salomé profitent de la vue

Le lendemain c’est le branle-bas de combat : Vahid nous aide à attraper un taxi direction Persépolis, 70 km au Nord-Est de Shiraz. Construite en 521 avant J.-C., cette cité antique était la capitale de l’empire perse avant d’être incendiée par Alexandre le Grand (ce qui explique pourquoi le personnage, plutôt populaire en Europe, n’est pas très apprécié par ici).

Les iraniens mangent et jouent sur la pelouse !

À l’arrière-plan, on voit la terrasse de pierre sur laquelle est construite la cité.

A peine entrés sur le site historique, on aperçoit l’imposante plate-forme de pierre sur laquelle est posée toute la ville. On y monte par un petit escalier, dont la taille des marches était soigneusement calculée pour que les dignitaires puissent s’y avancer avec majesté. On ne peut être qu’impressionné par les dimensions de l’ensemble : les grandes colonnes qui supportaient le toit du palais destiné à l’accueil des visiteurs étrangers, les chambranles des portes qui sont les seuls restes des palais royaux et, surplombant toute la cité, les tombeaux des rois Artaxerxès II et III. Sur les murs, de grandes fresques montrent des processions provenant des 4 coins de l’Empire pour apporter des cadeaux au roi (à l’époque, l’empire Perse s’étendait de l’Éthiopie à l’Inde!).

Persépolis

Les colonnes de Persépolis

Beaucoup d’iraniens attendent le soir pour venir pique-niquer sur les pelouses au bas de la cité : le point de vue y est en effet magnifique. Sur le chemin de la sortie, nous sommes interpellés par des étudiantes en anglais qui veulent nous interviewer (la rançon du succès) : les questions portent sur le mariage, l’aménagement de la maison…et montrent les préoccupations d’une partie de la jeunesse iranienne !

Interview par des étudiantes à Persépolis

Salomé en pleine interview

Au retour, nous sommes pris en stop par Ehsan et Fahad, deux frères qui rentrent aussi vers Shiraz. Ils mettent la musique à fond dans la voiture et nous emmènent visiter une petite mosquée et la « porte du Coran » de Shiraz. On les connaît depuis deux heures à peine mais ils sont vraiment tristes de nous quitter !

Selfie stick à la porte du Coran

Selfie stick devant la porte du Coran

C’est pendant notre dernier jour à Shiraz que l’on visite les deux plus belles mosquées qu’on a vues pendant tout ce mois en Iran. La première est la mosquée Nasir-ol-Mosk : de taille réduite, elle ne ressemble à aucune des mosquées qu’on a vues jusque-là : sa cour intérieure est splendide, dans les tons roses et bleus, et surtout sa salle de prière comporte de grands vitraux colorés qui donnent naissance à de beaux jeux de lumière. Il faut y venir au soleil levant pour les apprécier, c’est l’occasion de prendre de très belles photos.

Mosquée Nazir-ol-Mosk

La mosquée Nazir-ol-Mosk

On se dirige ensuite vers la mosquée Shah Cheragh, à deux pas d’ici. Si la mosquée Nasir-ol-Mosk est maintenant un lieu touristique, Shah Cheragh est un lieu de culte important et l’on est pas certains de pouvoir y entrer. Salomé enfile un tchador et se dirige vers l’entrée des femmes pendant qu’on fait signe à Térence et moi de nous asseoir pour patienter. On nous offre un thé pendant qu’on observe les hommes entrer par dizaines. Arrive enfin un homme portant un bandeau « International Relations » : il parle anglais et va nous faire visiter.

En entrant dans la cour intérieure, on se rend compte de la taille véritablement énorme de l’édifice. Il ne paie pas de mine à l’extérieur, mais c’est en fait un immense complexe qui abrite une mosquée et plusieurs sanctuaires. Certains d’entre eux sont très importants pour les musulmans chiites, puisqu’ils abritent les dépouilles de deux frères de l’imam Ali.

Mosquée Shah Cheragh

La mosquée Shah Cheragh

Notre guide nous emmène à travers une première salle de prière, très moderne, puis dans un sanctuaire. Le plafond est recouvert d’éclats de miroirs, un trait caractéristique des mosquées iraniennes. Au centre du sanctuaire, les hommes se pressent autour des barreaux qui marquent l’endroit où repose le martyr. Comme dans toutes les mosquées en Iran, l’ambiance n’est pas du tout calme : certains se recueillent en silence, d’autres discutent et des enfants jouent sur la chaire de l’imam.

S’ensuit une deuxième cour, encore plus grande que la première et pleine de monde ! Aujourd’hui est encore un jour de deuil pour les iraniens, qui marque le martyr de l’imam Reza. Une musique sourde résonne dans la cour, et des croyants avancent lentement en faisant signe de se flageller, reproduisant des gestes que l’on a vus deux jours plus tôt. On entre dans un deuxième sanctuaire, aux portes recouvertes d’or ! Tout est vraiment très beau, et la présence des croyants rend le lieu vivant.

Procession pour le martyr de l'imam Reza dans la mosquée Shah Cheragh :

Il y a du monde dans la cour ! Les hommes marchent pour le martyr de l’imam Reza.

A la fin de la visite, on retrouve Salomé qui a elle aussi eu droit à sa guide personnelle. On nous offre un thé en nous tendant une lettre de l’ayatollah Khamenei adressée « aux jeunes d’Europe et d’Amérique du Nord ». On s’attend à un texte de propagande, mais on est agréablement surpris par une lettre pleine d’ouverture, écrite après les attentats de janvier 2015 à Paris et enjoignant les jeunes à ne pas craindre l’Islam et les musulmans. Ça donne à réfléchir quant au degré d’obscurantisme du régime.

En sortant, on retrouve Negar et Mahsa qui nous emmènent goûter des faloudeh, la spécialité locale : ça ressemble à des vermicelles glacés au goût de safran…un peu écœurant. Cette petite pause sur les pelouses face au château nous permet d’apprécier la vie détendue de Shiraz. Fait amusant : les Iraniens du Nord disent des habitants de Shiraz qu’ils sont tous des fainéants ! Une chose est sûre, l’ambiance de la ville est plus calme que dans le reste de l’Iran.

Faludeh

La faludeh, spécialité de Shiraz

Enfin, une déception : la visite du mausolée de Saadi, grand poète iranien. Par une bizarrerie bureaucratique, l’entrée ici coûte aussi cher que celle de Persépolis. Pourtant, il n’y a pas grand-chose à voir : un bâtiment plutôt moche et quelques vers en persans qui ne sont pas traduits en anglais. Bouh ! Heureusement, c’est l’occasion de réaliser un de nos défis, ce qui est plutôt rigolo !

Le moment est venu pour nous de quitter Shiraz pour aller vers Bandar Abbas. De là, nous allons prendre un ferry pour traverser le Golfe Persique et accoster près de Dubai. Nous disons au-revoir à Térence, pressés de le revoir en France ou dans un autre voyage !

Les dernières photos de l’Iran sont ici.

PS : Nous avons pris un peu de retard sur les articles, mais nous essayons de le combler ! On arrive à la fin de la page iranienne, depuis nous avons visité Dubai et traversé un petit bout de l’Inde puis le Népal ! Nous sommes actuellement en train de pédaler au Vietnam vers le Sud, il ne fait pas très beau et les scooters conduisent comme des pieds, mais les gens sont très gentils ! On vous raconte tout ça très vite.

4 commentaires

  1. Magnifiques photos, magnifique commentaire…
    Pourquoi monte en moi à chacun de vos commentaires une si forte envie de partir???!!!
    Mes lectures du moment, activité statique, sont très en lien avec les pays que vous traversez en tous les cas…
    Je vous embrasse!!!!!!!! A bientôt….

  2. On vous souhaite une bonne année et on lit avec toujours autant de plaisir vos récits.chaleureuse pensée.

  3. Sublime… Persépolis, les déserts, les ponts, les mosquées… On ne sait au quel donner sa préférence. Les photos sont toujours aussi belles, et vous toujours aussi beaux dedans!
    On apprécie aussi de vous voir en si bonne compagnie…
    Bref, le plaisir est chaque fois renouvelé!
    Grand merci pour cette nouvelle étape.
    On est presque triste au moment du départ, même si on ne doute pas un instant que la suite vous réserve tout autant de richesse et de beauté!
    De gros baisers à tous les deux,
    et toujours des pensées et des voeux de bon voyage.
    Nathalie

  4. Magnifiques photos…je vous envie et vous félicite de savoir faire vivre vos projets! Bravo et merci de ces partages, cela me fait du bien!!

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