Par-delà le mur

Il y a un peu plus d’un an maintenant, Rémi préparait notre itinéraire en Amérique du Sud. Il avait tenu à passer par ce continent, et cherchait maintenant le parfait endroit pour franchir les Andes, un programme qui m’enchantait. « Aujourd’hui j’ai trouvé un col super dur mais mythique ! – Dur comment ? – Plusieurs jours de montée, et en haut la route est pas asphaltée, mais si on n’en peut plus il y a un tunnel. – Je ne prends pas de tunnels sous les cols. C’est à combien ? – 3 820 mètres. – Bon, on verra pour le tunnel. »

Le défi était lancé. Notre entourage nous charriait gentiment : passer les Andes ? Avec vos carrières de sportifs ? Je ne disais rien, mais Rémi était confiant, comme à son habitude : « On aura presque six mois de vélo dans les jambes, on sera super forts ! » Mais arrivés à Los Andes, au pied du col, le stress monte. Le sommes-nous vraiment, assez forts ? Nos derniers mois de vélo étaient tout de même globalement plats… Et tous les cols que nous avons passés jusqu’à maintenant étaient au pire l’affaire d’une journée. On se frotte à bien plus gros, et il s’en faut de peu pour que, trop stressée, je n’exige une journée de « préparation psychologique » de plus avant d’attaquer (entendre se reposer en essayant d’anticiper). Souvenez-vous, le passage du col du Petit Saint-Bernard au début du voyage avait déjà eu sa part de stress et d’émotions !

Notre jolie route

Notre jolie route vers le col

Mais la curiosité l’emporte. Rémi a dessiné un programme en deux jours de montée, avec bivouac à la Laguna del Inca entre les deux. Prévoir aide à me rassurer. On enfourche nos montures aux premières lueurs du jour, les sacoches chargées de vivres pour plusieurs jours (notamment un bon kilo d’avocats de la Cruz…). La sortie de Los Andes est agréable. Assez vite, on entre dans une vallée étroite que l’on remonte pendant la première partie de la journée. Les montagnes se resserrent autour de nous. « On ne s’en sortira pas sans une montée ! » La pente est très modérée et nous nous sentons en sécurité sur notre bande à droite de la route. On avance bien donc, en profitant du paysage et de nos pauses occasionnelles agrémentées de manjar (un jour pareil, on ne se refuse rien !).

Pan frances y manjar

Pain et manjar (confiture de lait) pour reprendre des forces !

On nous avait mis en garde contre les nombreux camions qui empruntent cette route, mais nous sentons à peine leur présence : nous avons notre petite voie à nous, et ils ne roulent pas vraiment vite, avec la pente. Un point négatif, cependant : il commence à faire chaud ! Et plus on monte, plus il est difficile de trouver un arbre à l’ombre duquel faire une pause. Nous faisons l’erreur de repousser et repousser la pause déjeuner en quête d’un coin tranquille, avant de nous écrouler sur une portion en travaux (500 mètres de caillasse avec une pente plus importante). Un ouvrier qui travaille sur les lieux nous propose gentiment de nous reposer à l’ombre de la galerie qu’ils sont en train de réhabiliter. En voilà un lieu de pique-nique inattendu ! On reprend des forces grâce à notre combo phare du Chili : pain, avocat et fromage.

Pause déjeuner à l'ombre

Pause déjeuner à l’ombre

Une fois reposés, on peut repartir en évitant la fin de la section de caillasse et en empruntant tout simplement la galerie en travaux. On fait la course avec les camions, ralentis par la pente. Un peu plus loin, la pente augmente graduellement, et on sent approcher la grosse difficulté de cette journée : un mur avec une vingtaine de lacets à franchir avant d’atteindre notre lieu de bivouac. La perspective ne m’enchantant pas pour le moment (et il n’est alors que 14h), on décide de faire une pause sur un terrain de camping fermé. L’un remplit les gourdes à la rivière, l’autre s’écroule sur le sol pour une bonne sieste.

Petite pause à l'ombre

Je m’adapte aux coutumes locales avec la siesta

Les muscles un peu reposés, on peut attaquer cette dernière section, et quelle section ! Deux-cents mètres après notre pause, on tourne à gauche et fait face à un véritable cul-de-sac : la route se heurte à un mur et le gravit via des lacets qui donnent le vertige. A l’attaque, la pente est plus sèche, et on commence à sentir la fatigue. Heureusement, après deux ou trois lacets, la pente redevient faible. On progresse doucement, et se fait doubler par un berger qui coupe à flanc de montagne sur sa mule.

A nous 25 !

Un joli mur

Chaque virage en tête d’épingle est une épreuve. La route, pensée pour les camions et les bus, oublie parfois les cyclistes, pourtant nombreux à emprunter cette route mythique. Après plus d’une heure de bataille dans un premier puis un second mur, nous débouchons au niveau de la station de sports d’hiver de Portillo. Victoire ! Nous avons respecté le contrat pour cette première journée, et la récompense est de taille : une vue magnifique sur la Laguna del Inca et les sommets qui l’environnent.

Lac de l'Inca

Le lac de l’Inca

Ici, peu de végétation et le vent froid balaie les abords du lac. On plante la tente à l’abri derrière un chalet inoccupé en cette saison. Il aurait été difficile de trouver suffisamment de bois pour lancer notre réchaud, nous sommes donc bien contents d’avoir pris les devants et emporté de quoi nous faire un repas froid : salade de riz avec thon et tomates. On dîne face au lac puis, après un coup d’œil au magnifique ciel étoilé, on se réfugie vite sous la tente pour échapper au froid et prendre une nuit de repos bien mérité. Arrivés à ce point, il ne nous reste qu’une petite quinzaine de kilomètres de montée jusqu’au col. Nous pensons avoir fait le plus difficile, et nous attendons à être libérés tôt demain. On s’endort donc sereinement.

On s'abrite du vent

Et notre petite tente bien à l’abri du vent

Durant la nuit, pas de bruit, si ce n’est quelques petits éboulements autour du lac. Les pierres roulent le long des pentes, en entraînent d’autres puis tombent dans le lac en de belles éclaboussures. Le matin, tout est paisible et nous nous levons vite pour pouvoir de nouveau admirer le lac. Le petit-déjeuner est pris avec entrain, on a hâte d’en finir avec la montée !

Petit dej avec vue

Bon appétit !

Mais bien entendu, ces 15 kilomètres restants allaient s’avérer bien plus difficiles que prévus. D’abord, on commence par un tour au poste-frontière, où on nous apprend que nous ne tamponnerons nos passeports qu’une fois de l’autre côté, puis où on nous fait faire demi-tour pour obtenir un « pacs ». Oui, vous avez bien lu. Sauf que ce n’a rien à voir avec un pacte civil, c’est un bout de papier délivré par la gendarmerie pour nous autoriser à transiter à vélo entre ce poste-frontière et celui qui nous attend de l’autre côté, en Argentine. Comme ça, il n’a l’air de rien, mais sans lui, on ne peut pas passer !

Départ pour le deuxième jour d'ascension

Et c’est reparti !

Après ces formalités, on s’élance sur une route à pente modérée, mais ornée d’une longue galerie qui se transforme vite en tunnel. Ô joie ! Il y a une route qui longe la galerie à l’extérieur et permet de l’éviter, mais sans information sur le sens de circulation sur cette route et sa continuité jusqu’à l’autre côté, nous avons opté pour le tunnel. Si le choix nous était donné de nouveau aujourd’hui, nous prendrions la petite route extérieure ! Le tunnel est très sombre par moments, et la pente accentue le stress de se savoir doublés par des bus et des camions sur une voie unique. Heureusement, il est encore tôt et le trafic n’est pas très important. Au débouché, on fait face à un autre tunnel, LE tunnel : celui qui emmène les véhicules directement en Argentine.

Au revoir l'asphalte !

Entrée du tunnel. Au revoir les camions !

Mais pas de ça pour nous, nous avons décidé de nous séparer de nos camarades à moteurs (ou presque) pour la suite, car c’est le seul moyen d’atteindre le col historique. Nous devons emprunter une route non asphaltée et pas vraiment lisse : du sable et de la caillasse, avec une pente plus importante que ce que nous avions rencontré la veille. L’euphorie de se savoir libérés des camions et sur la dernière section laisse vite place à la fatigue voire même au découragement pour moi. La pente, le mauvais état de la route et la difficulté à respirer nous obligent à faire des pauses régulièrement. Très régulièrement. Parfois à chaque lacet.

Seuls au monde

C’est beau, mais ça grimpe !

C’est très difficile pour le moral, d’autant plus que nous avons bien le temps d’embrasser des yeux le chemin qu’il nous reste à parcourir. Les lacets se perdent derrière un replat, puis repartent plus loin sur la montagne. On les suit des yeux, le plus haut possible, se demandant jusqu’où ils vont nous mener. « Tu crois qu’on monte encore là à droite ? – Non, pas possible, ça doit forcément s’abaisser derrière le pic là-bas… » On y va de nos paris et on en profite pour admirer le paysage. Les sommets enneigés sont tous proches, et avec cette route défoncée, on a vraiment l’impression d’être perdus au milieu de nulle part.

Pas mal

Seuls au monde

On fait aussi des calculs savants : si on a fait deux kilomètres en une heure (véridique !), ça veut dire qu’on ne sera pas en haut avant encore trois heures… Rémi m’encourage. Optimiste, il nous voit déjà en haut. Moi j’ai du mal à y croire, mais la vue du chemin parcouru quand nous nous retournons me remplit de fierté et d’espoir.

On aperçoit la ligne d'arrivée !

La ligne d’arrivée !

Après quatre heures de hauts et de bas (mais surtout de hauts), au détour d’un virage, on voit quelque chose se dessiner sur la crête. « Une croix ! Une croix ! C’est là ! » Les derniers kilomètres sont pédalés en gardant les yeux braqués sur la croix, puis sur la statue du Christ qui se dévoile peu à peu. Euphorique, Rémi décide même d’ignorer qu’il a crevé pour le dernier kilomètre. Cris de joie et quelques larmes à la vue du monument qui symbolise la paix entre Chili et Argentine. On s’impose sans gêne aucune pour une séance photo devant le Christ, qui marque la frontière entre les deux pays. On l’a bien méritée ! La vue est magnifique et on ne réalise pas véritablement que c’en est fini de la montée pour un bon moment.

Victoire !

Victoire !

Pause déjeuner à l’abri du vent devant les bureaux de la gendarmerie chilienne, qu’une dame se propose même de nous ouvrir pour que nous y passions la nuit. Il est encore tôt, alors on s’élance plutôt dans la descente. La route n’est pas en meilleure condition côté argentin, mais la vue est époustouflante. On croise un cyclotouriste allemand qui grimpe en sandales. Respect. Nous on en prend plein la vue, et de toutes les couleurs. De l’autre côté, c’est le parc naturel de l’Aconcagua, plus haut sommet d’Amérique !

Descente côté argentin

Encore des lacets, cette fois en descente !

La descente est agréable, et on arrive vite à la douane. Mais dans la file pour obtenir nos tampons et notre pacs (oui, ici aussi !), on réalise qu’on a les jambes qui flanchent. On s’arrête dans la ville suivante, Puente del Inca (le Pont de l’Inca), qui tire son nom d’une arche naturelle au dessus de la rivière Vacas, monument naturel impressionnant et attraction unique de cette petite ville qui sert de dortoir aux touristes souhaitant randonner dans le parc naturel.

Puente del Inca

Puente del Inca

Pour nous récompenser de cette dure journée, nous décidons de ne pas bivouaquer. On se dirige vers le camping, mais malgré le signe « ouvert », la grille y est fermée et les chiens n’ont pas l’air très sympathiques. On opte alors pour une auberge de jeunesse, aménagée dans l’ancienne gare de la ville. Là aussi, on attend que le propriétaire se montre en buvant un thé. Mais la nuit s’apprête à tomber et toujours personne. Enfin, il arrive et paraît presque surpris de voir des clients potentiels. Seulement il nous demande l’équivalent de 12€ par personne pour dormir dans son auberge. Difficile de nous résoudre à payer un prix qui exploserait notre budget journalier…

Dépités d’avoir attendu aussi longtemps pour un accueil finalement mitigé, on sort se promener et tombe par hasard sur une autre auberge, El Nico. Et là, on tombe amoureux du gérant, un monsieur adorable qui nous propose un prix moins élevé avec petit-déjeuner inclus. On profite de la cuisine, d’une bonne douche et d’une soirée agréable en compagnie d’un couple de parisiens en voyage en Amérique du Sud, avant de rejoindre nos lits où nous nous écroulons avec plaisir. A nous la descente et l’Argentine !

Auberge à Puente del Inca

Pour plus de photos de cette étape, c’est par ici !

2 commentaires

  1. Un immense bravo à vous deux. Quel exploit mémorable. Quelle fierté pour vous. J’en suis toute coite.
    Et les paysages valaient vraiment l’effort .
    A très bientôt.

  2. On imagine aisément les cris de joie mêlés de larmes à la vue de ce monument si symbolique…
    Quel exploit!!! Quel effort sublime!!!
    Qu’ils ont dû être bons, les premiers lacets de la descente!…
    Incroyable ascension… qui laisse sans voix, en effet, quand on y pense……..
    Mille énormes bravos à tous les deux!
    Votre humour est intact, toujours aussi réjouissant.
    Les paysages sont sublimes, eux aussi (bleu pur du ciel…)… Vous semblez deux petites fourmis à vélo au milieu de ces montagnes!
    En espérant que les jambes aient bien récupéré, et que le séjour en Argentine ait été une belle récompense.
    De gros baisers à tous les deux, toujours plus valeureux
    voyageurs.
    Toujours des pensées vers vous.
    Et encore mille bravos.
    Nathalie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *